27/07/2010

Décès d'André Geerts

andre-geerts.JPG

 

André Geerts, l’auteur de Jojo, est décédé ce mardi 27 juillet 2010, à 54 ans, des suites d’une pénible maladie.

La BD en Bulles présente ses plus sincères condoléances à sa famille, à ses proches, à ses amis. Cet homme d’une humilité et d’une gentillesse remarquables nous manquera énormément.

André Geerts était le papa de Jojo, gamin attendrissant désormais orphelin.

jojo13.JPG

L’album n°13 de Jojo « Une pagaille de dieu le père » avait remporté le prix de la BD sociale (Carolus Quintus) en 2004. La qualité de cet album tient notamment à sa simplicité narrative et à son extraordinaire sincérité, cocktail qui donne force à un propos faussement innocent, soulevant gentiment des questions de portée métaphysique.

Chaque aventure de Jojo, derrière des thèmes d’apparence naïfs, traite imperceptiblement des sujets hautement sensibles qu’André Geerts amenait avec une finesse incomparable.

D’une densité rare, ces albums remarquables enchantent les lecteurs de tous âges par la justesse qu’ils recèlent et le travail méticuleux qu’ils exigent.

 

Les aventures de Jojo ont conquis les lecteurs de tous âges par leur fraîcheur et leur grande sincérité. A 54 ans, André Geerts était resté un grand bambin. Avec Sergio Salma, il lança également la série "Mademoiselle Louise", une pauvre petite fille riche dont les rares apparitions découlent du même filon de tendresse graphique que son charmant Jojo. Maîtrisant aussi bien le noir et blanc que les couleurs, André Geerts s'est construit un style personnel où se mélangent émotion et ironie, amitié et joies simples. Rarement un auteur aura autant ressemblé à son univers : généreux, sensible, timide et modeste.

Mais, au-delà des histoires et des images qu’il nous a laissées et qui continueront longtemps à nous mettre le cœur en joie, c’est avant tout l’homme que l’on regrettera, son extraordinaire esprit d’enfance, sa préoccupation des autres et la chaleur de son accueil vis-à-vis de chacun. Car André Geerts n’était pas seulement un énorme artiste mais également un être d’exception.

Né le 18 décembre 1955 à Bruxelles, André Geerts aurait pu être pâtissier, pharmacien, parolier, joueur professionnel de tennis ou vainqueur du Tour de France. Heureusement pour nous tous, il a préféré se consacrer à la bande dessinée.

Sorti de l’Institut Saint-Luc, comme bien d’autres artistes locaux, il publie sa première planche en 1974 dans LE SOIR-JEUNESSE et envisage une carrière dans le dessin de presse.

C’est le journal SPIROU qui lui ouvre presque aussitôt ses portes, le rodant à l’animation de rubriques (“La Petite chronique vénusienne”, sur scénario de Jean-Marie Brouyère), aux histoires complètes et aux cartoons. Ces derniers seront édités en deux volumes (“Bonjour, monde cruel” et “Bonsoir, monde cruel”) vingt ans plus tard en 1996 et réédités en intégrale en 2008, sans avoir pris une ride.

En 1983, il crée Jojo, la série qui le rendra célèbre, toujours chez Dupuis. Il dessine, sur un scénario de Pierre Le Gall, "Jabert contre l'adversité", en 1990 chez Delcourt Avec Sergio Salma, André Geerts lancera en 1993 la série “Mademoiselle Louise » qui a été éditée d’abord chez Casterman, puis chez Dupuis.

André Geerts a reçu une vingtaine de prix dont

- 1994 : Prix œcuménique de la BD à Angoulême pour le tome 1 de “Mademoiselle Louise” ;

- 1997 : Grand prix de la ville de Durbuy pour “Monde Cruel” ;

- 1998 : Crayon d’or de la ville de Bruxelles attribué par la Chambre Belge des Experts en Bandes Dessinées ;

- 2004 : Prix de la BD sociale (Carolus Quintus) attribué lors du festival de Ganshoren, pour le tome13 de Jojo « Une Pagaille de dieu le père » ;

- 2007 : Prix des lecteurs jeunesse  au festival de Vaison-La-Romaine pour “Jojo vétérinaire”,  le 17e album de la série.

 

Le 18e album de Jojo “Mamy Blues” sortira le 1er octobre.

 

 

Adieu l'artiste !

P***** de Monde cruel

 

 

22/04/2009

Het Jaar van de Olifant / Willy Linthout / Bries

Exprimer l’indicible


« On est loin d’avoir tout dit ! » s’exclamait Etienne Schréder en recevant le Prix Carolus Quintus 2008 pour « Amères saisons », un récit autobiographique décrivant la descente aux enfers d’un alcoolique.

 

Le lauréat 2009 du Prix Carolus Quintus, qui récompense chaque année une BD socialement engagée, démontre ô combien il est possible d’exprimer en images les aléas de la vie mais aussi la mort dans ce qu’elle a de plus inadmissible et ses conséquences sur notre existence.

 

Le Prix Carolus Quintus a été décerné cette année à « Het Jaar van de Olifant » de Willy Linthout, huit épisodes publiés en néerlandais aux éditions Bries.

 

C’est l’histoire d’un homme ordinaire dont le fils s’est suicidé et qui se trouve bien démuni pour réagir face à cette perte ultime. La peine et l’incompréhension entraînent Karel dans un tourbillon hallucinatoire, un refuge comme un autre pour échapper à l’insoutenable. Son épouse ne vit pas cet événement de la même manière que lui ; un fossé se creuse dans le couple. Son patron reste hermétique à l’épreuve que vit son employé. Karel entame un processus de deuil erratique dans lequel il se trouve surtout confronté à lui-même. Il a d’énormes difficultés à gérer le suicide de son fils et les inévitables questions existentielles qui en sont la conséquence. Cet homme simple, ce monsieur-tout-le-monde, évolue de la déprime au désespoir avec leurs corollaires tels que l’isolement et la marginalisation.

 

Cette perte de repères dont Karel est victime touche à une dimension large qui concerne globalement nos sociétés prospères. Notre éducation n’inclut pas l’hypothèse de l’échec. Nous sommes habitués depuis l’enfance à voir nos désirs rencontrés, c’est dans l’ordre des choses. Nous avons du mal à accepter la déception. Et lorsque c’est le désespoir qui frappe, nous nous trouvons terriblement démunis. Ces situations nous plongent dans une profonde frustration que nous sommes incapables de gérer. Nous chutons alors.

 

Ce récit poignant met d’abord en évidence la relation père-fils, réelle et fragmentée ou rêvée et idéale, mais surtout à sens unique, se heurtant à un mur qui masque la zone inconnue de l’autre. D’un mur à un gouffre, il n’y a parfois qu’un pas, décisif, inéluctable, mortel. Gérer la mort de son enfant et se demander quelle part de responsabilité l’on porte en tant que parent, voilà des épreuves insurmontables par essence. On touche à l’indicible.

 

Traiter d’un tel sujet exige une retenue et un courage exceptionnels. Et témoigner ainsi d’une expérience vécue, personnelle, relève de la thérapie. Willy Linthout, c’est Karel. Cette BD, il l’a dessinée au crayon à l’image de la confusion de son esprit, un brouillon fragile que l’on peut effacer comme un regret. Willy Linthout a tenu bon tout au long de presque deux cent pages. Auteur de la série humoristique « Urbanus », il est resté fidèle à son style graphique, cette ligne claire flamande. Ce choix semble ne pas correspondre au propos mais il est mû par une volonté de sincérité, parce que c’est le même Willy qui dessine et qu’il s’adresse à ses lecteurs, qu’il leur dit que la vie est faite de chagrin autant que de légèreté. Le burlesque de son dessin nous rappelle que le dessein de la vie a parfois des allures de farce tragi-comique. Willy Linthout n’est pas un esthète ni un as de la mise en scène, mais la force de son récit et son impact sur le lecteur se détachent de la beauté picturale. La mise en page en « gaufrier » (six cases identiques par planche) imprime au récit un ton direct, allant à l’essentiel, et c’est bien de cela dont il s’agit, l’essentiel.

 

Willy Linthout sort de son canevas habituel, de sa carrière « commerciale » ; il produit cette BD atypique par nécessité absolue. Le résultat ne peut pas laisser indifférent. Outre qu’il soulève des questions sensibles à l’extrême, il s’inscrit dans un courant en plein essor, celui de l’autobiographie. Il donne au genre une dimension rare, lance un signal aux auteurs qui se sont engouffrés dans le créneau en développant des blogs insipides ensuite publiés en albums creux, dénués de sens. L’indécence de leur démarche éclate d’autant plus au grand jour que des auteurs comme Willy Linthout ou Etienne Schréder mettent tout leur être dans des récits sincères, intenses, vrais.

 

Le Prix Carolus Quintus est une initiative conjointe des Centres culturels de Ganshoren La Villa et De Zeyp. Ce Prix assorti d’un chèque de 2.500,00 EUR sera remis au lauréat lors du Festival BD de Ganshoren-Bruxelles, le dimanche 17 mai 2009 à 14h sur l’esplanade de la Basilique.

 

Marc Descornet
Président du jury

 

Composition du jury 2009
Bart Nauwelaers, Marc Carlot, Thierry Bellefroid, Willem Degraeve

07:00 Écrit par Marc Descornet - La BD en Bulles dans Prix Carolus Quintus | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : linthout, bries, het jaar van de olifant |  Facebook |

21/04/2009

Pauvres Zhéros / Baru, Pelot / Casterman / Rivages/Noir

Avec « Pauvres Zhéros », Baru s’attaque au roman de Pierre Pelot avec une inspiration rare. Dans un village français typique, peuplé de petites gens, un drame se profile, un drame du quotidien, à la fois inéluctable et dérisoire. Un enfant atteint d’une déficience intellectuelle a disparu alors que la classe prenait l’air dans la verdure champêtre. Il a échappé à la surveillance de la jeune enseignante, distraite par son amoureux. Une battue est organisée mais les recherches restent vaines. Tout le village est en émoi. Pourtant quelqu’un va découvrir la vérité, une vérité tragique, dont les causes sont insondables autant que la bêtise humaine. Cet événement va mettre en exergue les tensions qui régissent les relations entre les villageois. Les rancoeurs vont s’exprimer, les petites vengeances vont s’assouvir, avec bassesse. Il nous est donné de voir avec quelle hargne les querelles sourdes vont soudainement s’exprimer. Toute la vile cruauté et la noirceur de l’âme humaine vont être étalées au grand jour, suite à un élément déclencheur, un révélateur. La dignité de l’un d’eux va se heurter à l’absurde torpeur ou l’immobilisme volontaire qui paralysent tous les autres. Nous touchons ici le fond de l’inacceptable. Un sentiment de révolte nous submerge. Baru nous livre une interprétation magistrale, à la fois dure et sensible, du roman de Pierre Pelot. Ce récit illustre crûment toute la méchanceté, la mesquinerie, la bêtise, la peur et la haine que l’on rencontre trop souvent, et la résistance pathétique, irrémédiablement vouée à l’échec, de quelques libre-penseurs courageux mais pas téméraires. Cette BD s’inscrit dans la collection d’adaptation graphique de romans noirs des éditions Casterman, en collaboration avec Rivages noirs. Cet album fait partie de la sélection Prix Carolus Quintus 2009.

 

BD commentée par Marc Descornet

 

10:18 Écrit par Marc Descornet - La BD en Bulles dans Prix Carolus Quintus | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : noir, casterman, rivages, pelot, baru, pauvres zheros |  Facebook |

16/04/2009

Het jaar van de olifant / Linthout / Bries

Un père est brutalement confronté au suicide de son fils. L’incompréhension, la détresse et le désarroi le gagnent. Karel perd pieds, comme pour emboîter le pas à son fils qui a sauté dans le vite ; l’issue pourrait lui être aussi fatale. Victime d’hallucinations répétitives, cet homme ordinaire à la vie simple entre dans un processus de décalage par rapport à la réalité et à son environnement. Son tissu social se désagrège, se détricotte et s’effiloche. La déconstruction touche son emploi, sa relation de couple, sa famille, ses amis. Le trouble qui le gagne le mène sur les chemins de la marginalisation. Face à l’inexplicable disparition de son fils, Karel va laisser son esprit vagabonder et le conduire dans les méandres des défenses naturelles du cerveau, jusqu’au bord de la folie. Karel est déboussolé, comme le sont de plus en plus de gens sans histoires qui basculent soudainement dans le sordide, sans raison apparente. Cette attitude choquante nous interpelle gravement. Karel n’en est pas arrivé là, mais son sort n’en est pas moins tragique. La perte de repères est due bien souvent à l’incapacité des individus à gérer leurs émotions et à réagir constructivement dans des situations déstabilisantes avec, à la clé, la perte de tout respect de soi-même, l’impossibilité de redevenir maître de ses choix, l’abandon de sa propre destinée. Dans « Het jaar van de Olifant », c’est un crayonné travaillé, plus qu’une ébauche, qui restitue la touchante sincérité de l’auteur, son processus de création apparenté à une thérapie, et qui nous relate son propre vécu. Ce choix graphique témoigne de la difficulté pour l’auteur d’exprimer l’indicible ; l’extérioriser sans devoir le répéter. L’encrage en deviendrait douloureux et gommerait le côté intime du premier jet au crayon. « Het jaar van de Olifant » expose sans fausse pudeur toute la terrible descente aux enfers d’un homme qui survit au suicide de son fils. Soulignons aussi l’admirable prouesse de cet auteur humoristique pour un tel changement de registre. Cette série de huit albums signés Willy Linthout aux éditions Bries fait partie de la sélection du Prix Carolus Quintus.

 

BD commentée Marc Descornet

07:00 Écrit par Marc Descornet - La BD en Bulles dans Prix Carolus Quintus | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : linthout, het jaar van de olifant, bries |  Facebook |

15/04/2009

Lulu Femme nue / Davodeau / Futuropolis

Lulu est une femme ordinaire, mariée, mère de famille, la quarantaine bien entamée, elle cherche vainement du travail. Un jour, après un entretien d’embauche désastreux, elle prend un temps d’arrêt. Lulu n’a rien prémédité ; elle se laisse glisser vers une nouvelle vie, loin de ses soucis quotidiens ; elle largue les amarres pour partir vers de nouveaux horizons, inconnus. Abandonner son mari et ses enfants sans un mot d’explication peut sembler hautement égoïste et répréhensible. Pourtant, cet acte irréfléchi est une magnifique, quoique extrême, manifestation de liberté, l’affirmation de soi en tant que personne entière, libérée de toute contrainte. Par cet acte éminemment courageux, certe de fuite, Lulu s’est écoutée au plus profond d’elle-même. Sa conscience la guide vers des rivages de quiétude et de paix où elle s’échoue au grès du hasard. Elle fait des rencontres improbables, découvre d’autres réalités qui vont l’aider à se reconstruire. A travers le cheminement de cette « femme nue », Etienne Davodeau entame une réflexion sur le sens de la vie, sur le fonctionnement de notre société, régie par des règles comportementales et morales qui ne souffrent aucune transigeance. Elles garantissent illusoirement la tranquilité de la collectivité au détriment de l’épanouissement de l’individu. Elles occultent les tensions et étouffent toute expression hors de la conformité. Le groupe s’érige juge et garant du respect des normes. S’en écarter, c’est s’exposer à une condamnation morale et de fortes pressions pour réintégrer le droit chemin. Les amis de Lulu tentent de comprendre son geste, au regard de leurs valeurs. Lulu, elle, ne se pose pas de questions, elle vit pleinement dans la perception poétique de l’instant présent. « Lulu Femme nue » se présente comme un hymne au bonheur fait de simplicité et de sincérité. Signé Etienne Davodeau aux éditions Futuropolis, cet album humaniste et social fait partie de la sélection du Prix Carolus Quintus.

 

BD commentée par Marc Descornet

07:00 Écrit par Marc Descornet - La BD en Bulles dans Prix Carolus Quintus | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : futuropolis, davodeau, lulu femme nue |  Facebook |