22/04/2009

Het Jaar van de Olifant / Willy Linthout / Bries

Exprimer l’indicible


« On est loin d’avoir tout dit ! » s’exclamait Etienne Schréder en recevant le Prix Carolus Quintus 2008 pour « Amères saisons », un récit autobiographique décrivant la descente aux enfers d’un alcoolique.

 

Le lauréat 2009 du Prix Carolus Quintus, qui récompense chaque année une BD socialement engagée, démontre ô combien il est possible d’exprimer en images les aléas de la vie mais aussi la mort dans ce qu’elle a de plus inadmissible et ses conséquences sur notre existence.

 

Le Prix Carolus Quintus a été décerné cette année à « Het Jaar van de Olifant » de Willy Linthout, huit épisodes publiés en néerlandais aux éditions Bries.

 

C’est l’histoire d’un homme ordinaire dont le fils s’est suicidé et qui se trouve bien démuni pour réagir face à cette perte ultime. La peine et l’incompréhension entraînent Karel dans un tourbillon hallucinatoire, un refuge comme un autre pour échapper à l’insoutenable. Son épouse ne vit pas cet événement de la même manière que lui ; un fossé se creuse dans le couple. Son patron reste hermétique à l’épreuve que vit son employé. Karel entame un processus de deuil erratique dans lequel il se trouve surtout confronté à lui-même. Il a d’énormes difficultés à gérer le suicide de son fils et les inévitables questions existentielles qui en sont la conséquence. Cet homme simple, ce monsieur-tout-le-monde, évolue de la déprime au désespoir avec leurs corollaires tels que l’isolement et la marginalisation.

 

Cette perte de repères dont Karel est victime touche à une dimension large qui concerne globalement nos sociétés prospères. Notre éducation n’inclut pas l’hypothèse de l’échec. Nous sommes habitués depuis l’enfance à voir nos désirs rencontrés, c’est dans l’ordre des choses. Nous avons du mal à accepter la déception. Et lorsque c’est le désespoir qui frappe, nous nous trouvons terriblement démunis. Ces situations nous plongent dans une profonde frustration que nous sommes incapables de gérer. Nous chutons alors.

 

Ce récit poignant met d’abord en évidence la relation père-fils, réelle et fragmentée ou rêvée et idéale, mais surtout à sens unique, se heurtant à un mur qui masque la zone inconnue de l’autre. D’un mur à un gouffre, il n’y a parfois qu’un pas, décisif, inéluctable, mortel. Gérer la mort de son enfant et se demander quelle part de responsabilité l’on porte en tant que parent, voilà des épreuves insurmontables par essence. On touche à l’indicible.

 

Traiter d’un tel sujet exige une retenue et un courage exceptionnels. Et témoigner ainsi d’une expérience vécue, personnelle, relève de la thérapie. Willy Linthout, c’est Karel. Cette BD, il l’a dessinée au crayon à l’image de la confusion de son esprit, un brouillon fragile que l’on peut effacer comme un regret. Willy Linthout a tenu bon tout au long de presque deux cent pages. Auteur de la série humoristique « Urbanus », il est resté fidèle à son style graphique, cette ligne claire flamande. Ce choix semble ne pas correspondre au propos mais il est mû par une volonté de sincérité, parce que c’est le même Willy qui dessine et qu’il s’adresse à ses lecteurs, qu’il leur dit que la vie est faite de chagrin autant que de légèreté. Le burlesque de son dessin nous rappelle que le dessein de la vie a parfois des allures de farce tragi-comique. Willy Linthout n’est pas un esthète ni un as de la mise en scène, mais la force de son récit et son impact sur le lecteur se détachent de la beauté picturale. La mise en page en « gaufrier » (six cases identiques par planche) imprime au récit un ton direct, allant à l’essentiel, et c’est bien de cela dont il s’agit, l’essentiel.

 

Willy Linthout sort de son canevas habituel, de sa carrière « commerciale » ; il produit cette BD atypique par nécessité absolue. Le résultat ne peut pas laisser indifférent. Outre qu’il soulève des questions sensibles à l’extrême, il s’inscrit dans un courant en plein essor, celui de l’autobiographie. Il donne au genre une dimension rare, lance un signal aux auteurs qui se sont engouffrés dans le créneau en développant des blogs insipides ensuite publiés en albums creux, dénués de sens. L’indécence de leur démarche éclate d’autant plus au grand jour que des auteurs comme Willy Linthout ou Etienne Schréder mettent tout leur être dans des récits sincères, intenses, vrais.

 

Le Prix Carolus Quintus est une initiative conjointe des Centres culturels de Ganshoren La Villa et De Zeyp. Ce Prix assorti d’un chèque de 2.500,00 EUR sera remis au lauréat lors du Festival BD de Ganshoren-Bruxelles, le dimanche 17 mai 2009 à 14h sur l’esplanade de la Basilique.

 

Marc Descornet
Président du jury

 

Composition du jury 2009
Bart Nauwelaers, Marc Carlot, Thierry Bellefroid, Willem Degraeve

07:00 Écrit par Marc Descornet - La BD en Bulles dans Prix Carolus Quintus | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : linthout, bries, het jaar van de olifant |  Facebook |

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